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Léopold Sédar Senghor

 

              Aux Tirailleurs sénégalais morts pour la France             

Voici le soleil
Qui fait tendre la poitrine des vierges
Qui fait sourire sur les bancs verts les vieillards
Qui réveillerait les morts sous une terre maternelle.
J’entends le bruit des canons – est-ce d’Irun ?
On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu.
On promet cinq cent mille de vos enfants à la gloire
des futurs morts, on les remercie d’avance futurs
morts obscurs
Die Schwarze schande !

Ecoutez-moi, Tirailleurs sénégalais, dans la solitude de
la terre noire et de la mort
Dans votre solitude sans yeux sans oreilles, plus que
dans ma peau sombre au fond de la Province
Sans même la chaleur de vos camarades couchés tout
contre vous, comme jadis dans la tranchée jadis dans
les palabres du village
Ecoutez-moi, Tirailleurs à la peau noire, bien que sans
oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit.

Nous n’avons pas loué de pleureuses, pas même les
larmes de vos femmes anciennes
– Elles ne se rappellent que vos grands coups de
colère, préférant l’ardeur des vivants.
Les plaintes des pleureuses trop claires
Trop vite asséchées les joues de vos femmes, comme
en saison sèche les torrents du Fouta
Les larmes les plus chaudes trop claires et trop vite
bues au coin des lèvres oublieuses.

Nous vous apportons, écoutez-nous, nous qui épelions
vos noms dans les mois que vous mouriez
Nous, dans ces jours de peur sans mémoire, vous appor-
tons l’amitié de vos camarades d’âge.
Ah ! puissé-je un jour d’une voix couleur de braise,
puissé-je chanter
L’amitié des camarades fervente comme des entrailles
et délicate, forte comme des tendons.
Ecoutez-nous. Morts étendus dans l’eau au profond des
plaines du Nord et de l’Est.
Recevez ce sol rouge, sous le soleil d’été ce sol rougi
du sang des blanches hosties
Recevez le salut de vos camarades noirs, Tirailleurs sénégalais
MORTS POUR LA REPUBLIQUE !

 Léopold Sédar SENGHOR    Tours, 1938


(né à Joal, au Sénégal, le 9 octobre 1906 Agrégé de grammaire en 1935 il enseigne à Tours au lycée Descartes, puis à Saint-Maur-des-Fossés. Il participe à la Résistance. Président de la République du Sénégal de 1960 à 1980. Considéré comme  un très grand parmi les poètes, il est le chantre de la négritude et du métissage culturel – mort à Verson en 2001) /

*Œuvre poétique L.S. Senghor  Editions du Seuil coll.Points 2006

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JOAL

Joal !
Je me rappelle.

Je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas
Les signares aux yeux surréels comme un éclair de lune
sur la grève.

Je me rappelle les fastes du Couchant
Où Koumba N’Dofène voulait faire tailler son manteau
royal.

Je me rappelle les festins funèbres fumant du sang des
troupeaux égorgés
Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots.

Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum
Ergo
Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe.
Je me rappelle la danse des filles nubiles
Les choeurs de lutte – oh ! la danse finale des jeunes
hommes, buste
Penché élancé, et le pur cri d’amour des femmes – Kor
Siga !
Je me rappelle, je me rappelle…
Ma tête rythmant
Quelle marche lasse le long des jours d’Europe où
parfois
Apparaît un jazz orphelin qui sanglote sanglote
sanglote.

Chants d’ombre Œuvre poétique Editions du Seuil – 2006

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p.435 Lexique

(…)  « J’ajouterai que j’écris, d’abord, pour mon peuple. Et celui-ci sait qu’une kora n’est pas une harpe, non plus qu’un balafon un piano. Au reste, c’est en touchant les Africains de langue française que nous toucherons le mieux les Français et, par-delà mers et frontières, les autres hommes.
Cependant, mon intention n’est pas de faire de l’exotisme pour l’exotisme, encore moins de l’hermétisme à bon marché. C’est pourquoi, ai-je pensé, il n’était peut-être pas inutile de donner une brève explication des mots d’origine africaine employés dans ce recueil. (…)
signare :
mot sénégalais qui vient du portugais senhora,  » dame « . Il désignait, autrefois, la dame de la bourgeoisie métisse.

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                 Chant de printemps pour une jeune fille noire au talon rose                   

Des chants d’oiseaux montent lavés dans le ciel primitif
L’odeur verte de l’herbe monte, Avril !
J’entends le souffle de l’aurore émouvant les nuages
blancs de mes rideaux
J’entends la chanson du soleil sur mes volets mélo-
dieux
Je sens comme une haleine et le souvenir de Naëtt sur
ma nuque nue qui s’émeut
Et mon sang complice malgré moi chuchote dans mes
veines.
C’est toi mon amie – Ô ! Ecoute les souffles déjà chauds
dans l’avril d’un autre continent
Oh ! écoute quand glissent glacées d’azur les ailes des
hirondelles migratrices
Ecoute le bruissement blanc et noir des cigognes à
l’extrême de leurs voiles déployées
Ecoute le message du printemps d’un autre âge d’un
autre continent
Ecoute le message de l’Afrique lointaine et le chant de
ton sang !
J’écoute la sève d’avril qui dans tes veines chante.

(…)

Je t’ai dit ;
–   Ecoute le silence sous les colères flamboyantes
La voix de l’Afrique planant au-dessus de la rage des
canons longs
La voix de ton coeur de ton sang, écoute-la sous le
délire de ta tête de tes cris.
Est-ce sa faute si Dieu lui a demandé les prémices de
ses  moissons
Les plus beaux épis et les plus beaux corps élus patiem-
ment parmi mille peuples ?
Est-ce sa faute si Dieu fait de ses fils les verges à
châtier la superbe des nations ?
Ecoute sa voix bleue dans l’air lavé de haine, vois le
sacrificateur verser les libations au pied du tumulus.
Elle proclame le grand émoi qui fait trembler les corps
aux souffles chauds d’Avril
Elle proclame l’attente amoureuse du renouveau dans
la fièvre de ce printemps
La vie qui fait vagir deux enfants nouveau-nés au bord
d’un tombeau cave.
Elle dit ton baiser plus fort que la haine et la mort.
Je vois au fond de tes yeux troubles la lumière étale
de l’Eté
Je respire entre tes collines l’ivresse douce des mois-
sons.
Ah ! cette rosée de lumière aux ailes frémissantes de
tes narines !
Et ta bouche est comme un bourgeon qui se gonfle au
soleil
Et comme une rose couleur de vin vieux qui va s’épa-
nouir au chant de tes lèvres.
Ecoute le message, mon amie sombre au talon rose.
J’entends ton cœur d’ambre qui germe dans le silence
et le Printemps..

                                                             Paris, avril 1944