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L’Enfer de Dante revisité à Auschwitz avec Primo Levi

                   Eté    1944

Primo Levi est Italien, il a 25 ans. Résistant dans un groupe de partisans antifascistes affilié à Giustizia e Liberta  (Justice et liberté), il a été arrêté et déporté  à Auschwitz début 1944 *.

Son livre  Si c’est un homme ** (Se questo è un uomo), Primo Levi  a commencé à l’écrire à Auschwitz, tenaillé par  »  le besoin de raconter (…)  dans ce laboratoire allemand , au milieu du gel, de la guerre et des regards indiscrets, et tout en sachant bien que je ne pouvais pas conserver ces notes griffonnées à la dérobée, qu’il me faudrait les jeter aussitôt car elles m’auraient coûté la vie si on les avait trouvées sur moi.  »

Ce jour-là, Jean, un étudiant alsacien de 24 ans l’a désigné :  » C’est Primo qui viendra avec moi chercher la soupe. (…) Jean a passé un mois en Ligurie, il aime l’Italie, il voudrait apprendre l’italien.  »

Primo dispose d’une heure et c’est Le Chant d’Ulysse dans La Divine Comédie de Dante qui lui vient à l’esprit. Les fragments de texte qui resurgiront de sa mémoire, la traduction française qu’il  en fera, tout lui apparaît comme  » absolument nécessaire et urgent (…) avant qu’il ne soit trop tard ; demain … nous pouvons être morts ou ne plus jamais nous revoir ; il faut que je lui dise, que je lui parle du Moyen Age, de cet anachronisme si humain, si nécessaire et pourtant si inattendu, et d’autre chose encore, de quelque chose de gigantesque que je viens d’entrevoir à l’instant seulement, en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui …  »

Ecoutons Le Chant d’Ulysse Canto XXVI ***( Rencontre avec Ulysse –  » Les âmes se tiennent dans ces feux, car elles s’entourent de ce qui les embrase.  » Ulysse raconte son dernier voyage et sa mort ) tel que Primo se le remémora à Auschwitz ce jour-là, en complétant avec les vers qui lui manquèrent alors.

«  Lo maggior corno de la fiamma antica
comincio a crollarsi mormorando
pur come quella cui vento affatica ;
indi la cima qua e là menando,
come fosse la lingua cha parlasse,
gitto voce di fuori e disse :  » Quando
mi departi da Circe, che sottrasse
me piu d’un anno là presso a Gaeta
prima che si Enëa la nomasse,
né dolcezza di figlio, né la pieta
del vecchio padre, né ‘l debito amore
lo qual dovea penelopè far lieta,
vincer potero dentro a me l’ardore
ch’i ebbi a divenir del mondo esperto
e de li vizi umani e del valore ;
ma misi me per l’alto mar aperto
sol con un legno e con quella compagna
picciola da la qual non fui diserto.
 

La plus haute branche de la flamme antique
se mit à tressaillir en murmurant,
pareille à celle que le vent tourmente,
  Puis agitant sa pointe ça et là
comme si c’était la langue qui parlait,
elle jeta au-dehors une voix, et dit :
   » Quand
je quittai Circé, qui me cacha
plus d’une année là-bas près de Gaète,
avant qu’Enée lui ait donné ce  nom,
ni la douceur de mon enfant, ni la piété
pour mon vieux père, ni l’amour dû
qui devait faire la joie de Pénélope
,
ne purent vaincre en moi l’ardeur
que j’eus à devenir expert du monde
et des vices des hommes, et de leur valeur ;
mais je me mis par la haute mer ouverte,
seul avec un navire et cette compagnie
petite par qui jamais je ne fus abandonné
.


   Io e’ compagni eravam vecchi e tardi
quando venimmo a quella foce stretta
dov’ Ercule segno li suoi riguardi
accio che l’uom piu oltre non si metta ;
da la man destra mi lasciai Sibilia,
da l’altra già m’avea lasciata Setta.
      » O frati « , dissi,  » che per cento milia
perigli siete giunti a l’occidente,
a questa tanto picciola vigilia
d’i nostri sensi ch’è del rimanente
non vogliate negar l’esperïenza,
di retro al sol, del mondo sanza gente.
      Considerate la vostra semenza ;
fatti non foste a viver con bruti,
ma per seguir virtute e canoscenza. « 

  Mes compagnons et moi, nous étions vieux et lents
lorsque nous vînmes à ce passage étroit
où Hercule posa ses signaux
afin que l’homme n’allât pas au-delà :
je laissai Séville à main droite,
à main gauche j’avais déjà passé Ceuta.
    » O frères, dis-je,  » qui par cent mille
périls êtes venus à l’occident
et à cette veille si petite
de nos sens, qui leur reste seule ;
ne refusez pas l’expérience,
en suivant le soleil, du monde inhabité.
     Considérez votre semence :
vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes
mais pour suivre vertu et connaissance.  »

Li miei compagni fec’ io si aguti 
con questa orazion picciola, al cammino,
que a pena poscia li avrei ritenuti ;
e volta nostra poppa nel mattino,
de remi facemmo alial folle volo,
sempre acquistando dal lato mancino.
  Tutte le stelle già de l’altro polo
vedea la notte, e ‘l nostro tanto basso,
che non surgëa fuor del marin suolo.
   Cinque volte racceso e tanto casso
lo lume era di sotto de la luna,
poi che ‘ntrati eravm ne l’alto passo,
quando n’apparve una montagna, bruna
per la distanza, e parvemi alta tanto
quanto veduta non avëa alcuna.
   Noi ci allegrammo, e tosto torno in pianto ;
chè de la nova terra un turbo nacque
e percosse del legno il primo canto.
   Tre volte il fé girar con tutte l’acque ;
a la quarta levar la poppa in suso
e la prora ire in giu, com’ altrui piacque,
infin che ‘l mar fu sovra noi ri(n)chiuso.  »    v.142

Je rendis, par ce bref discours, mes compagnons
si ardents à poursuivre la route,
qu’ensuite j’aurais eu peine à les retenir ;
et tournant notre poupe vers l’orient,
des rames nous fîmes des ailes pour ce vol fou,
en gagnant toujours sur la gauche.
    La nuit je voyais déjà toutes les étoiles
de l’autre pôle, et le nôtre si bas
qu’il ne s’élevait plus du sol marin.
    Cinq fois s’était rallumée, cinq fois éteinte,
la lumière en dessous de la lune,
depuis que nous étions dans ce pas redoutable,
lorsque nous apparut une montagne brune,
dans la distance, et qui semblait si haute
que je n’en avais jamais vue de pareille.
    Nous nous réjouîmes, et la joie se changea vite en pleurs,
car de la terre nouvelle un tourbillon naquit,
qui vint frapper le navire à l’avant.
   
Il le fit tournoyer trois fois avec les eaux :
à la quatrième il dressa la poupe en l’air,
et enfonça la proue, comme il plut à un Autre,
jusqu’à ce que la mer fût refermée sur nous. « 
  
    

 

 

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 » Nous voilà maintenant en train de faire la queue pour la soupe, mêlés à la foule sordide et déguenillée des porte-soupe des autres Kommandos. Les derniers arrivés se bousculent derrière nous;
– Kraut und Rüben ?
– kraut und Rüben.
C’est l’annonce officielle que nous aurons aujourd’hui de la soupe aux choux et aux navets :
 – Cavoli e rape.
– Kaposzta és répak.
« infin che ‘l mar fu sovra noi rinchiuso. « 

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* Primo Levi sera libéré en janvier 1945 par les troupes soviétiques.
** Il écrira son manuscrit entre  décembre 1945 et janvier 1947
   [Julliard Pocket 2005 traduit de l’italien par Martine  Schruoffeneger]
*** La Divine Comédie  L’Enfer   [ GF Flammarion  Bilingue présentation et traduction par Jacqueline Risset]
NB Il m’a manqué l’ accent grave pour le o, l’accent aigu pour le u et le a