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Aragon (Louis ) – Le Fou d’Elsa (1963)

Poème de l’avenir

Comme à l’homme est propre le rêve
Il sait mourir pour que s’achève
Son rêve à lui par d’autres mains
Son cantique sur d’autres lèvres
Sa course sur d’autres chemins
Dans d’autres bras son amour même
Que d’autres cueillent ce qu’il sème
Seul il vit pour le lendemain

S’oublier est son savoir-faire
L’homme est celui qui se préfère
Un autre pour boire son vin
L’homme est l’âme toujours offerte
Celui qui soi-même se vainc
Qui donne le sang de ses veines
Sans rien demander pour sa peine
Et s’en va nu comme il s’en vint

Il est celui qui se dépense
Et se dépasse comme il pense
Impatient du ciel atteint
Se brûlant au feu qu’il enfante
Comme la nuit pour le matin
Insensible même à sa perte
Joyeux pour une porte ouverte
Sur l’abîme de son destin

Dans la mine ou dans la mâture
L’homme ne rêve qu’au futur
Joueur d’échecs dont la partie
Perdus ses chevaux et ses tours
Et tout espoir anéanti
Pour d’autres rois sur d’autres cases
Pour d’autres pions sur d’autres bases
Va se poursuivre lui parti

L’homme excepté rien qui respire
Ne s’est inventé l’avenir
Rien même Dieu pour qui le temps
N’est point mesure à l’éternel
Et ne peut devenir étant
L’immuabilité divine
L’homme est un arbre qui domine
Son ombre et qui voit en avant

L’avenir est une campagne
Contre la mort Ce que je gagne
Sur le malheur C’est le terrain
Que la pensée humaine rogne
Pied à pied comme un flot marin
Toujours qui revient où naguère
Son écume a poussé sa guerre
Et la force du dernier grain

L’avenir c’est ce qui dépasse
La main tendue et c’est l’espace
Au-delà du chemin battu
C’est l’homme vainqueur par l’espèce
Abattant sa propre statue
Debout sur ce qu’il imagine
Comme un chasseur de sauvagines
Dénombrant les oiseaux qu’il tue

(…) Tombez ô lois aux pauvres faites
Voici des fruits pour d’autres fêtes
Où je me sois mon propre feu
Voici des chiffres et des fèves
Nous changeons la règle du jeu
Pour demain fou que meure hier
Le calcul prime la prière
Et gagne l’homme ce qu’il veut

L’avenir de l’homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n’est qu’un blasphème
Il n’est qu’un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit

Je vous dis que l’homme est né pour
La femme et né pour l’amour
Tout du monde ancien va changer
D’abord la vie et puis la mort
Et toutes choses partagées
Le pain blanc les baisers qui saignent
On verra le couple et son règne
Neiger comme les orangers

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Louis Aragon 1897-1982

Le Fou d’Elsa   p. 164  Poème ou Zadjal*  de l’avenir   NRF  Gallimard 1963
C’est inspiré par ce poème que Jean Ferrat a écrit sa chanson La femme est l’avenir de l’homme  qui commence ainsi : « Le poète a toujours raison/ Qui voit plus haut que l’horizon/ Et le futur est son royaume/ Face à notre génération/ Je déclare avec Aragon/ La femme est l’avenir de l’homme (…) (Source : Enregistrement Octobre 1975 Édition : 1975 Production Alléluia / Disques TEME Barclay)

*   Note de Louis Aragon  p.451 « zadjal ( transcription espagnole : zedjel)  forme proprement andalouse de la poésie arabe. Nous ne l’avons pas le moins du monde imitée ici, nous en rapprochant seulement dans Le vrai zadjal d’en mourir. C’est une forme populaire (par la langue) qui, en général, après un distique ♦ introductif se compose de quatrains, eux-mêmes constitués par un tercet monorime et un quatrième vers rimant obligatoirement avec le distique introductif. Nous avons ici accepté l’hypothèse récente de E. Garcia-Gomez qui fait d’Ibn Bâdjdja l’inventeur du zadjal à la fin du XI ème ou début du XII ème siècle. On ne saurait parler de cette sorte de poèmes sans se référer à Ibn-Kouzman (ou Gouzman) de Cordoue qui en fit de ville en ville un genre dépassant le chanteur de rues (XII ème siècle). C’est au XIV ème siècle que le zadjal passe en langue castillane. Par le contenu, notamment pour ce qui a trait au houbb al-mouroua d’Espagne que E. Lévi-Provençal considère comme l’équivalent de « l’amour courtois », les diseurs de zadjal peuvent se comparer aux troubadours, même si on n’accepte pas l’étymologie hypothétique qui fait venir troubadour non de trobar (trouver), mais de l’arabe tarab (joie).»

♦ Groupe de deux vers rimant ensemble et renfermant un énoncé complet.

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