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Du 2 avril au 28 mai 1871, la guerre civile sous les yeux des Prussiens

                   

Dans sa dépêche officielle du 1er avril 1871, expédiée à tous les préfets, Adolphe Thiers annonçait que « l’Assemblée nationale, serrée autour du gouvernement, siège paisiblement à Versailles, où s’achève de s’organiser une des plus belles armées que la France ait possédées. »

Quel orgueil pour Adolphe  Thiers que cette  « belle armée » de 130 000 hommes, grâce aux bons soins de Bismarck qui a libéré les prisonniers français, et sous le commandement en chef du maréchal de Mac-Mahon, le vaincu de Woerth, de Reischoffen, de Froeschwiller et de Sedan !
Après la guerre désastreuse de 1870 menée par un empereur et des militaires capitulards, un armistice qui arrache à la France l’Alsace et la Lorraine, les Prussiens sont les meilleurs ennemis de la classe possédante française, des industriels et de la bourgeoisie d’affaires, puisqu’ils vont leur  permettre  une saignée radicale des forces vives républicaines, des militants syndicaux et des affiliés à La Première Internationale des travailleurs.

Adolphe Thiers annonce paisiblement  la guerre civile. La « belle armée  » versaillaise  est en ordre de guerre contre les Communards, contre ces géniaux  précurseurs, contre  ceux qui se battaient déjà en juin 1848 pour une République sociale, juste, laïque et fraternelle.  Ce sera la guerre contre  la Garde nationale, contre le peuple parisien qui, le 18 mars 1871  avaient vaincu le général Vinoy et gardé  les canons  à Montmartre – les Lignards fraternisant avec les Fédérés- .

          Dès le 2 avril 1871,  les canons de  Thiers tonnèrent. Edmond de Goncourt nota dans son Journal : « Dieu merci (sic) ! La guerre civile est commencée ». Au rond-point des Bergères, à Puteaux, on fusilla les Fédérés prisonniers, après leur avoir promis la vie sauve.
Le lendemain,  le général Duval et 1500 Fédérés furent pris en tenaille à la redoute du plateau de Châtillon. Sur la route du Petit-Bicêtre, le général Vinoy entouré de son état-major questionna les prisonniers pour connaître leur chef : « C’est moi ! Général Duval ! » – « Qu’on le fusille ! » hurla Vinoy. Son chef d’état-major et son aide de camp s’étant désignés, ils moururent ensemble aux cris de « Vive la République ! Vive la Commune ! »*

Le général Flourens et un dernier groupe de gardes nationaux « après avoir par deux fois porté secours à Bergeret pour protéger sa retraite » furent encerclés par les Versaillais entre Rueil et Chatou. «  Le capitaine de gendarmerie Desmarets demanda : «  C’est vous Flourens   ?  – Oui –  C’est vous qui avez blessé mes gendarmes ? – Non   – Menteur ! et se dressant sur ses étriers, il lui fendit le crâne d’un seul coup de sabre… et repartit au galop. Le cadavre fut jeté sur un tombereau de fumier et conduit à Versailles. »*
Ce n’est qu’un mois plus tard, le 5 mai 1871, que le maréchal de Mac-Mahon, dans une lettre confidentielle adressée au général de Cissey, commandant le 2ème corps d’armée, rappella le droit des prisonniers de guerre. Il prenait soin cependant d’exiger que « ces prescriptions confidentielles ne soient point mises à l’ordre. » tant il était implicite qu’il s’agissait d’une guerre impitoyable.

Le 6 avril 1871, «  la capitale est  entièrement encerclée  : Les Prussiens… de la Marne à Saint-Denis et tenant tous les forts à l’est – les Versaillais bouclant la ville au nord, au sud et à l’ouest, de Saint-Denis à Villeneuve-Saint-Georges.»*
Mac-Mahon fait acheminer 300 canons lourds et 250 000 obus de gros calibre. « 140 000 projectiles seront utilisés pour assurer la progression des troupes jusqu’aux remparts.»*
En face de l’armée versaillaise, les bataillons fédérés de Jaroslaw Dombrowski résistèrent trois semaines, sans recevoir les renforts nécessaires d’artillerie.
A partir du 25 avril, 80 canons versaillais pilonnèrent les forts de Vanves et d’Issy -le 8 mai, les Fédérés abandonnaient le Fort d’Issy, tandis que le Fort de Vanves tenait avec Wroblewski jusqu’au 14 mai.
Puis les portes de La Muette, d’Auteuil et de Saint-Cloud furent sous le feu des canons, toutefois les Fédérés arrivèrent encore à se maintenir jusqu’au 20 mai .

           Le dimanche 21 mai 1871, Mac-Mahon au Mont- Valérien, « observant à la lunette, la porte de Saint-Cloud, put apercevoir « des pantalons rouges »  sur le glacis des fortifications »*. Les Lignards entrèrent dans Paris avec pour unique mot d’ordre « pas de quartier». Ce sera la Semaine Sanglante.
La férocité de l’armée de Thiers et de Mac-Mahon fit de la bataille de rue une résistance aussi acharnée que désespérée.
Les barricades érigées dans la précipitation étaient la preuve que l’on voulait défendre, jusqu’à la mort la Commune, « pour ce qu’elle représentait en tant qu’avenir, en tant que potentialité de fraternité humaine et de justice sociale.»*     

           L’État-major versaillais s’installa le 23 mai sur la Butte Montmartre, et les massacres de masse commencèrent : « hommes, femmes, enfants « ramassés eu hasard », dans le cimetière Montmartre, aux Batignolles, au Parc Monceau, et se poursuivront les jours suivants à un rythme soutenu.»*  Dans la soirée du 23 mai, l’armée versaillaise tient la moitié de Paris.

              Le 24 mai, des Fédérés défendent avec Brunel la barricade de la porte Saint-Denis et celle de la rue Chabrol. Sur la rive gauche, Fédérés et civils ont aussi deux braves à leur tête :  Eugène Varlin et Maxime Lisbonne, mais le secteur du Panthéon est à son tour perdu. Les massacres continuent :  chaque passant était suspect, ressemblait à un membre de la Commune, avait les cheveux gris donc avait été  insurgé en 1848, ou bien c’était « une femme  mal vêtue ou aux effets en désordre, donc une pétroleuse ;   à chaque fois, c’était un arrêt de mort »*…

         
    Le 25 mai, les Versaillais, avec les canons de Montmartre couvrent d’obus les quartiers de La Chapelle, La Villette et les Buttes- Chaumont. Ce jour-là, un gamin de Paris, sur une barricade du Faubourg du Temple entra dans la légende. ** Partout le carnage continue.

               Le 26 mai, six heures durant, la Place de la Bastille résiste et ne tombe qu’à deux heures de l’après-midi. Pour ajouter encore de l’ignoble à la boucherie, Mac-Mahon demande à la troupe  des 5000 Bavarois d’arrêter les fugitifs.

                Le 27 mai,  les Buttes-Chaumont sont prises. Les exécutions se succèdent dans les carrières d’Amérique.
« Deux cents Fédérés se  sont enfermés au Père- Lachaise.  L’artillerie versaillaise pilonne le cimetière parisien pour faire taire les canons de la Commune. Aux environs de six heures, la grande porte du cimetière cède sous un obus. Cette nuit-là, 157 Fédérés seront poussés vers le mur du cimetière et abattus »*.
Et ce sera le repli sur Belleville pour les Communards avec RanvierVarlin JourdeFerré – et Trinquet, autour de la mairie du XX ème,« dernière citadelle de la Commune ». A cinq heures du matin, le  28 mai 1871, les Versaillais occupent la barricade de la rue Rebéval et à huit heures la mairie est occupée.*

   Ce dimanche de Pentecôte fut, par la grâce du très catholique maréchal de Mac-Mahon, un jour béni pour  les massacreurs :      300 tués à La  Madeleine – 800 au Panthéon ; on tue dans les ambulances les blessés, les médecins qui les soignent, une mère allaitant son enfant … *

            Eugène Varlin s’était battu jusqu’au bout à Belleville. Épuisé, vers le milieu de l’après-midi,  il s’est assis sur un banc, rue La Fayette. Un prêtre, à la terrasse d’un café, le reconnaît et le signale au lieutenant Sicre qui le conduit « après lui avoir fait lier solidement les mains derrière le dos avec une courroie, sous bonne escorte,  au général de Laveaucoupet, aux buttes Montmartre.» ***
Varlin reçoit les crachats de la foule, les coups de crosse et de baïonnette des Lignards sans broncher. « Sous la grêle des coups, sa jeune tête méditative qui n’avait jamais eu que des pensées fraternelles devint un hâchis de chairs, l’œil droit pendant hors de l’orbite.» 
On adosse Varlin contre un mur à un angle de la rue de la Bonne et de la rue des Rosiers. « Le condamné se tenait très droit. Toute son attitude était celle d’un homme brave. Il crie : «Vive la Commune !   Vive la République ! » Les soldats ne sont qu’à trois ou quatre pas de Varlin. Les deux fusils ratent. Ils rechargent leurs armes et tirent une seconde fois. Varlin lance son dernier « Vive la Commune ! »  On n’entend pas la dernière syllabe, il fléchit et tombe.»****
Quant au lieutenant Sicre, il fit les poches du mort et lui vola sa montre en argent, offerte par les ouvriers relieurs de Paris – après la grève d’août 1864 – et gravée par son ami Antoine Bourdon « A Eugène Varlin, souvenir de ses camarades».

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                                         Épilogue

Le lundi 29 mai 1871, Adolphe Thiers écrit sa lettre aux préfets  :

 Le sol est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon ».    

Il assista en l’église Saint-Louis, avec les membres de l’Assemblée de Versailles, devant les généraux en grand uniforme, à l’homélie haineuse de l’évêque Mabille qui le bénit pour son courage (sic).*

Adolphe Thiers passa l’après-midi à Paris avec Mac-Mahon. Ces deux vieillards sanglants deviendront les deux premiers présidents de la Troisième République.

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* La grande histoire de la Commune Georges Soria  Édition du centenaire 1871-1971 / Robert Laffont pour le Livre Club Diderot

** Poème de Victor Hugo Sur une barricade :   L’Année terrible 1871

Chanson de J.B. Clément  La Semaine Sanglante

*** Rapport de Sicre au colonel du 67 ème de ligne
**** Témoignage du général Percin, alors capitaine d’artillerie dont la batterie était sur la butte Montmartre. Cité par Lissagaray

 Eugène Varlin Militant ouvrier, révolutionnaire et Communard Jean Bruhat / Éditeurs Français Réunis pour le Livre Club Diderot