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a – Avec le 205 ème R.I.


Le  205ème Régiment d’Infanterie

 

          Après un périple chaotique de plusieurs jours en chemin de fer et en camion, entrecoupé de quelques marches et d’interminables périodes d’attente, c’est dans le Nord- Pas-de-Calais, à Maizières, qu’Émile rejoignit fin juin 1915  le 205ème Régiment d’Infanterie, sa nouvelle unité.

  Régiment de réserve du 5ème Régiment d’Infanterie, un régiment normand, le 205ème R I avait même lieu de recrutement et de garnison : Falaise dans le Calvados et il  se rattachait au régiment d’active dont il dépendait en reprenant, comme tout régiment de réserve, sa numérotation augmentée de 200.

Les régiments de réserve ainsi que leur appellation l’indiquait, constituaient les réserves des régiments d’active. Ils montaient eux aussi en ligne pour épauler, renforcer ou remplacer les régiments d’active qui s’exposaient les premiers. Mobilisé à Falaise le 4 août 1914, sous le commandement du lieutenant-colonel Garçon, le 205ième R.I avait déjà largement pris sa part aux combats  avant qu’Emile n’y soit  incorporé.

♦ Le régiment avait participé aux premiers combats de Belgique le 21 août 1914 où il avait perdu 60% de ses effectifs. Réduit à cinq compagnies alors qu’il en comptait douze, il fut à nouveau engagé début septembre  lors de la bataille de la Marne.
♦ Pendant cette bataille décisive, il défendit onze jours durant, le passage du canal de l’Aisne à la Marne, près de Berry au Bac. Le 30 octobre 1914, le régiment sera relevé et transporté dans la région de Compiègne.
Le 17 mars 1915, le lieutenant-colonel De Turenne remplacera le colonel Garçon à la tête du 205ème R.I.
♦ Avec son nouveau chef, le régiment participera alors à la 1ère bataille de Picardie jusqu’au 22 avril 1915. Le 205ème RI est ensuite déplacé dans la région de Mareuil où il est mis aux tranchées.
♦ Il prendra part à la seconde bataille d’Artois, devant le « Labyrinthe », une position allemande très fortifiée, réputée imprenable, au sud de Neuville Saint Vaast, près d’Arras. La position sera prise le 16 juin 1915 au prix de pertes considérables.

Le 20 juin 1915, le  205ième RI est enlevé par camion et transporté en Haute Marne au sud de Saint Dizier dans la région de Maizières ou il est mis au repos et reconstitué. Et c’est là, à Maizières qu’Emile avait intégré sa nouvelle unité.

Entre chaque combat, de nouveaux fantassins venaient combler les  vides laissés par les morts et les blessés. Ainsi, le 205ème RI, régiment de réserve qui comptait environ 3.000 hommes soit douze compagnies de 250 soldats, eut-il  1.235 tués,  4.727 blessés et 502 disparus durant le conflit, officiers inclus. Cela correspond à plus de deux fois le renouvellement complet de ses effectifs.

 De 1914 à 1918, huit millions quatre cent mille hommes de dix-huit à quarante-cinq ans seront mobilisés, soit au total 20 % de la population française. Deux millions d’hommes, morts ou disparus n’en reviendront pas. Près de six millions, soit la quasi-totalité des autres seront blessés au moins une fois.

G. Scott L'Illustration 6 mars 1915

Été 1915 : La tenue du soldat Émile Vincent

 En quittant le dépôt de Ferrières, Émile  avait touché la nouvelle tenue bleu horizon, mais pas encore de casque. Ce n’est que le 23 septembre, quelques jours avant de participer à la seconde bataille de Champagne qu’il va porter le casque  métallique Adrian qui commençait tout juste à équiper les soldats.

◊ Aussi extravagant que cela puisse paraître, durant la première année de la guerre, les fantassins ne disposaient pas d’autre protection  pour le crâne  que  leur képi de feutre souple dont le rouge garance était masqué par une housse de toile bleue. Souvent, ils se protégeaient eux-mêmes la tête à l’aide d’objets métalliques de leur fabrication, parfois avec des couvercles de gamelles récupérés sur le champ de bataille et remodelés. ◊

Le Président de la République Raymond Poincaré, s’était bien inquiété du nombre considérable de blessures au crâne et avait demandé à Joffre de lancer la fabrication d’un casque métallique, mais celui-ci avait répondu que « les Allemands seraient repoussés avant que les casques ne sortent de l’usine. »

Malgré cet avis péremptoire du chef des armées et au vu du nombre catastrophique de blessures crâniennes, l’état-major fit fabriquer en urgence 700 000 « cervelières », une sorte de calotte sphérique en métal embouti à placer directement sur la tête sous le képi, sans garniture ni jugulaire pour l’y maintenir. Très inconfortable et peu utilisé cet accessoire fut rapidement abandonné pour  le casque métallique proposé par le responsable de l’intendance au ministère, le  colonel Adrian.
Baptisé « bourguignotte » par son concepteur, en référence à la forme d’une coiffe de protection utilisée  au 15ème siècle, le casque Adrian était fabriqué en acier de 0,7 mm d’épaisseur et son intérieur était revêtu d’une garniture à 6 languettes de cuir ajustables. De couleur bleu azur et disponible en trois tailles, son poids allait de 670 à 750 grammes selon la taille. Les armées en furent rapidement dotées à partir de septembre 1915.

♣ Pour son armement individuel, Emile avait été pourvu d’un fusil Lebel 1886-93. Le Lebel portait le nom du colonel qui avait présidé aux essais de tir de cette nouvelle arme qui venait remplacer le fusil Gras en service depuis 1872, une arme qui avait détrôné le « Chassepot » de 1866 et que l’on trouvait encore dans l’armée.
Tirant des cartouches de  calibre 8 mm à poudre « B » sans fumée, le Lebel devait être réarmé après chaque coup. La manœuvre du levier de culasse approvisionnait une des huit cartouches disposées en file indienne dans le magasin situé sous le fût, une innovation qui lui valait de s’enrayer souvent. A l’usage, le très long ressort chargé d’expulser les cartouches perdait de sa force et n’alimentait plus les dernières munitions.
Porté à l’épaule lors des marches, le Lebel  était aussi une arme très encombrante. Equipé de sa baïonnette quadrangulaire, il mesurait un mètre quatre-vingt trois et pesait près de cinq kilos.Pour compléter leur armement, les soldats portaient un ceinturon de cuir fermé par une boucle en laiton supportant la baïonnette et trois cartouchières de cuir contenant chacune 20 cartouches. Sur les épaules passaient deux baudriers de cuir rattachés  au ceinturon. Ces sortes de bretelles de suspension soulageaient le ceinturon du poids des  cartouchières et l’empêchaient de glisser vers le bas.
Avec son armement, le poilu portait également en bandoulière à gauche une musette de toile beige avec 500 grammes de pain et son  casse-croûte de la journée, à droite un bidon d’un litre, en fer blanc recouvert de drap bleu.
Enfin, chaque fantassin portait un havresac qui approchait les 30 kilos. Avec une armature en bois pour assurer sa rigidité, ce sac, déjà lourd par lui-même était en toile imperméabilisée avec des renforts de cuir. Tout ce barda qui les  obligeait à marcher courbés vers l’avant leur donnait une allure de bossus.

L’intérieur du sac contenait du linge de corps de rechange : tricot, chemise, caleçon, ceinture de flanelle, bandes molletières, chaussettes, mouchoirs ;  on y rangeait le calot, une trousse de couture, trois brosses dont une à laver, une autre à habits et une brosse à souliers avec la boite de graisse réglementaire, 2 jours de réserves de vivres comprenant une boite de bœuf en gelée, 12 biscuits de soldat, des tablettes de bouillon et de café, les objets personnels du soldat : savon, rasoirs, blaireau, brosse à dents,  crayons, enveloppes et papier à lettres et puis des bougies, du tabac, un briquet à amadou et des allumettes…
Croisées sur la poitrine, les étroites lanières de cuir meurtrissaient les épaules des soldats qui devaient porter leur sac lors des marches et parfois même lors des assauts. A l’extérieur, enroulées autour du sac, il y avait une couverture et une toile de tente, auxquelles s’ajoutait parfois la capote en été.
Au bas du sac pendait parfois une paire de brodequins. Sur la gauche on trouvait un outil qui était le plus souvent une pelle, parfois une pioche, une scie ou une hache.

Fixée au sommet du sac par une lanière de cuir,  on voyait -de loin  car elle brillait au soleil-  la gamelle réglementaire du poilu munie de son couvercle.

A l’arrière du sac, certains portaient un ustensile à usage collectif qui servait au campement. Ce pouvait être une bâche pliante, ce récipient de toile en forme de seau utilisé pour la corvée d’eau, c’était  souvent  un  « bouthéon » du nom de son concepteur,  un volumineux récipient fermé, d’une dizaine de litres qui servait au transport du fricot mitonné par les cantines militaires. Avec son profil creux en haricot, pour s’adapter au dos du soldat, il avait son complément culinaire : un large ustensile évasé en forme de bassine à confiture lui aussi porté au dos du sac.

Durant les repas, c’était autour de ces  bouthéons, aussitôt rebaptisés bouteillons par les Poilus que les propos échangés sur la situation militaire et son évolution allaient devenir les légendaires « bruits de bouteillons ».

Émile fumait toujours la pipe, comme beaucoup de Poilus, pour tuer le temps et consommer les 15 grammes de leur ration quotidienne de tabac. Il avait adopté une pipe en bruyère  au tuyau coudé, en corne, un matériau beaucoup plus confortable entre les dents que la terre cuite. Avec son briquet à amadou, il pouvait allumer le foyer de sa pipe par tous les temps.

Il gardait toujours dans sa poche droite de pantalon son  couteau personnel, acheté dans une armurerie rouennaise. Il tenait beaucoup à ce couteau au manche en bois et à la lame pliante qu’il possédait depuis des années et qui lui servait à couper tout et n’importe quoi. Il gardait également sur lui, dans une poche intérieure de sa vareuse, la photo de son épouse Adrienne et de ses deux jeunes enfants Alice et Roger,  les toutes dernières lettres reçues, son porte-monnaie et puis deux «prières du soldat» dont une écrite de sa main.

Poilu  G. Scott L'Illustration 6 mars 1915 (632x900)

                                                          Le front de Champagne

Après quelques semaines de repos et de préparation à Maizières, le 205ème Régiment d’Infanterie est transporté le 5 juillet dans les Vosges par voie ferrée. Il se met au repos dans la région de Raon l’Étape du 19 au 25 août.
Le 4 septembre 1915 le régiment est à nouveau transporté par chemin de fer de Chatel à Longeville, au sud de Verdun où il cantonne à Erize la Grande jusqu’au 17 septembre 1915.

A partir du 17 septembre le 205ème R.I. va  gagner Coupéville, situé à 70 kilomètres, par une série de marches de nuit pour ne pas être repéré par l’ennemi.
Le 17 Septembre, la 53ème D.I. est mise en route à 19 heures en deux colonnes pour rejoindre un premier cantonnement dans la zone de Villotte. La troupe traverse au clair de lune  des villages dont ils ne connaissent pas les noms. S’il avait su qu’ils traversaient le bourg dévasté de  Sommeilles et que leur parcours longeait Bussy le  Repos, nul doute qu’Émile, épuisé,  aurait quand même trouvé la force d’énoncer au passage quelque plaisanterie désabusée.
Ils  marchent une vingtaine de kilomètres chaque nuit, les courroies du sac leur cisaillent les épaules, les godillots leur meurtrissent les pieds. L’intendance ne suit pas toujours et les repas ne sont pas souvent au rendez-vous à l’arrivée au campement  de fortune qui les attend au petit jour. En route, ils consomment les rations qu’ils emportent, ils remplissent leur bidon quand c’est possible, à un puits, une fontaine rencontrés au hasard du chemin.
Tout en marchant, ils parlent de tout et de rien, de leur passé, de leur famille surtout, et aussi de leurs métiers, de leurs misères communes : « on va marcher comme ça longtemps ? –  Est-ce qu’on aura de quoi manger en arrivant ? Qui va être de corvée d’eau ? ».
♣  A l’arrivée au bivouac, avant de boire, manger ou tenter de dormir, Émile n’avait qu’une envie : soulager ses pieds meurtris, retirer ses godillots défoncés, devenus insupportables. Ces lourds brodequins à la semelle cloutée devenaient vite éculés ; leur cuir avachi donnait à la chaussure une allure informe. La tige blessait la cheville et laissait un espace sous la courte guêtre par où l’eau et la boue s’infiltraient. Dans la bouillasse glacée des tranchées, les poilus souffraient du « pied de tranchée ». Cette expression englobait toute une variété d’engelures, de mycoses, d’infections qui entraînaient la nécrose et la gangrène des  orteils. Le « pied de tranchée » aura coûté la vie à des milliers de  combattants qui devaient rester des mois les pieds dans la boue glacée sans  pouvoir se déchausser.
Pour dormir, très peu ont  la chance de pouvoir s’allonger sur la paille, dans la grange d’une ferme ni de profiter d’une baraque de fortune édifiée par de précédents régiments en route pour le front. C’était la fin de l’été et Émile, comme la majorité de ses compagnons d’arme,« bivouaquait ». Il s’enroulait dans sa couverture, et couchait à même le sol sous un arbre, sa toile de tente dépliée autour de lui.

Mathurin Méheut Le sommeil

Le premier jour, ils cantonneront à la belle étoile près de Villotte, à Louppy le Château. Le lendemain ils feront halte dans la zone de Vernancourt-Chaumont. Une nuit de repos le 19 septembre et ils reprendront la marche de nuit la plus longue pour gagner le cantonnement dans la zone Poix, Marson, Coupéville où ils seront au matin du 21 Septembre. Repos la journée du 22.

♣ L’ordre général d’opérations N° 289 arrivera le 23 septembre. Il va fixer l’ultime cantonnement de la 53ème DI dans le dispositif général de l’offensive prévue pour le 25 Septembre. La 53ème DI est mise à disposition du 11ème corps d’armée avec « comme mission de prolonger le succès des troupes d’assaut et d’assurer la liberté du terrain au-delà des organisations défensives ennemies » selon l’ordre du jour N°2  du 11ème C.A.

♣ Encore vingt kilomètres d’efforts depuis Coupeville, une dernière  nuit de marche forcée et le 24 Septembre au petit matin les soldats du 205ième RI vont arriver à proximité du front, près du village de Somme Tourbe, leur dernière  étape avant la montée en ligne.

Le bruit sourd de canonnades, d’explosions lointaines qu’ils entendaient depuis la veille augmentait avec leur inquiétude à mesure de leur approche de la zone des combats. Près de la Croix en Champagne, quelques kilomètres avant d’arriver à leur campement, ils allaient longer un vaste hôpital de campagne. C’était une succession de longues baraques en bois coiffées d’un toit à une seule pente en carton bitumé, des fenêtres obturées par de la toile huilée. Ces  « ambulances »  avaient été édifiées par des territoriaux en prévision de l’offensive du surlendemain. Quelques infirmières en coiffe et blouse blanche, pas de blessés visibles… mais l’étendue du dispositif, tous ces baraquements, cela  avait laissé à Émile une désagréable impression et ajouté à son inquiétude :
« Il y a de la place pour des milliers de bonshommes », avait-il pensé.

Ils arrivent enfin dans un bois de sapins à 2 km au sud est de Somme Tourbe, où ils vont bivouaquer les 23 et 24 septembre avant leur participation à la seconde offensive de Champagne fixée par Joffre au 25 septembre 1915.

… à suivre…