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D/La fuite du roi, alias M. Durand, valet de chambre

              

Le 19 avril 1791 *, au lendemain de son départ manqué pour Saint-Cloud, et alors que les négociations secrètes se poursuivaient, Louis XVI «  crut bon  de se rendre à l’Assemblée nationale pour y mentir à nouveau. «  (…) J’ai accepté et juré de maintenir  cette Constitution dont la Constitution civile [du clergé]  fait partie, et j’en maintiens l’exécution de tout mon pouvoir. »

Deux mois plus tard, «  sur l’ Assemblée  obstinée à réconcilier la Révolution et le roi éclate la foudroyante nouvelle : « Le roi est parti, et sa fuite est sans doute le signal de la lutte ouverte, violente, de la puissance royale contre la Révolution.»
« Le roi, en effet, avait quitté les Tuileries dans la nuit du 20 juin  pour se rendre avec sa famille à Montmédy, près de la frontière, où Bouillé devait le rejoindre.
 A 11 h du soir la famille royale avait fui. Fersen lui avait procuré un passeport au nom de la baronne de Korff. C’est Mme de Tourzel, gouvernante des enfants, qui figurait la baronne. La reine, voyageant comme gouvernante, devait être Mme Rocher, Madame Élisabeth [sœur du roi] devenait Rosalie, demoiselle de compagnie, et le roi était un valet de chambre du nom de Durand, avec habit gris et perruque…  Ils montèrent dans une première voiture que Fersen, habillé en cocher, conduisit jusqu’à Bondy. Là, ils prirent une vaste berline que conduisaient trois jeunes gardes du corps, portant le costume jaune des courriers ; ils devaient gagner Montmédy par Châlons-sur-Marne et Sainte-Menehould.»

Laissons M. de Ferrières – député de la Noblesse à l’Assemblée nationale Constituante de 1789 à 1791,  conter à son épouse,  l’arrestation du roi à Varennes.                            
                            Paris, 24 juin 1791  

      « Je t’ai mandé hier la fuite du Roi. Voici les détails que nous avons reçus. M. de Bouillé avait envoyé un escadron de dragons à Clermont, afin de protéger la fuite du Roi. (…) Le Roi et la Reine arrivèrent à Sainte-Menou [Sainte-Menehould].
   Le maître de poste [◊ Jean-Baptiste Drouet] crut reconnaître la Reine. Il examina plus attentivement le Roi, et tirant un assignat de cinquante francs de sa poche, il confronta sa figure. Presque certain que c’était le Roi, il avertit la municipalité de Sainte-Menou.
  La garde nationale s’assembla et désarma les dragons qui devaient escorter le Roi. Le maître de poste alors monta à cheval et courut à toute bride, par un chemin de traverse. 
Arrivé à Varennes avant le Roi, le maître de poste de Clermont avait donné l’ordre à ses postillons de faire rafraîchir ses chevaux à Varennes, avant de doubler la poste. Cet ordre retarda la marche du Roi.  Le maître de poste de Sainte-Menou, profitant de cette circonstance, alla trouver un homme de ses amis, lui dit que le roi voulait quitter le royaume, et que s’il avait du patriotisme, il se joindrait à lui pour l »arrêter. Cet homme y consentit. 
  Drouet et cet homme se rendirent à un pont par lequel les voitures devaient nécessairement passer ; ils y trouvèrent une charrette chargée de meubles, la renversèrent et fermèrent par ce moyen le passage du pont. Alors, sûr que la voiture serait forcée de s’arrêter, Drouet courut à la municipalité, et avertit le procureur de la commune et le commandant de la garde nationale. 

Cependant les voitures arrivent au pont. Le procureur de la commune demande aux personnes qui sont dedans quelles elles sont, et où elles vont.
                    La Reine répond qu’elle est étrangère (sic),  qu’elle va à Francfort. Le procureur  veut voir les passeports ; la Reine en montre un conçu en ces termes : « Vous laisserez passer Mme la baronne de Hof, allant à Francfort, avec deux enfants, une femme, un valet de chambre , et trois domestiques
La Reine prie le procureur  de lui permettre de continuer sa route. 
– « Vous n’êtes point des étrangers, reprend le maître de poste de Sainte-Menou, car, si vous êtiez des étrangers, comment auriez-vous le crédit d’obtenir qu’on envoie pour vous escorter, un détachement de dragons à Clermont, un autre à Sainte-Menou, et un détachement de troupe à Varennes ?»
Là-dessus, le procureur  dit à la Reine de descendre de voiture, ajoutant qu’elle et ses gens coucheraient à Varennes, et  qu’ils partiraient le lendemain. Il était minuit. Le Roi et la Reine descendirent de voiture. Le Roi avoua qu’il était le Roi.  Le procureur le conduisit dans sa maison… 
      M. de Goguelas ◊ ◊ qui commandait un détachement de hussards,  fit mettre le sabre à la main à ses soldats, et s’avança pour libérer le Roi ; les gardes nationales s’ y opposèrent… Pendant les débats, le commandant de la garde nationale fit amener deux méchantes pièces d’artillerie qui étaient à Varennes, en posta une en haut de la rue qu’occupaient les hussards, et plaça l’autre à l’entrée de cette même rue, de sorte que les hussards se trouvaient entre deux feux.
Malgré cette position désavantageuse, M. de Goguelas donna l’ordre de marcher. Le commandant de la garde nationale ordonna à ses canonniers de faire feu. Cette menace-ordre arrêta les hussards ; ils consentirent à mettre pied à terre et à se retirer. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que les deux pièces de canon n’étaient pas chargées… Mais, comme Varennes n’est qu’à neuf  lieues des frontières, on craignit que les Autrichiens, ou les troupes de M. de Bouillé ne vinssent enlever le Roi, et on le fit partir pour Clermont.»

                        Ainsi s’acheva le périple  de la famille Durand-Rocher.
                        Le roi  pensa-t-il que l’on  avalerait un aussi gros mensonge, et que l’on croirait qu’il voulait passer  l’été à  Montmédy alors qu’il avait un passeport pour Francfort ?                         

                        Et en guise de conclusion provisoire, retenons le commentaire lucide de M. de Ferrières :
                        « Toute cette entreprise est le comble de la folie, et dénote malheureusement dans le Roi, le projet coupable de porter avec les troupes étrangères la guerre dans le sein de la patrie…
Voilà donc, ma bonne amie, la malheureuse catastrophe qu’ont amené l’impéritie, le sot orgueil, la coupable ambition des prêtres et des nobles. J’ignore comment cela finira….»

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* Histoire socialiste de la Révolution française  Jean Jaurès tome 1  pp 1014-1029 Éditions Sociales 1977
 
** Correspondante inédite 1789, 1790, 1791 M. de Ferrières A. Colin 1932 /
publiée et annotée par Henri Carré – Doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Poitiers
  Le maître de poste J.B.Drouet ( 1763- 1814 ) sièga à la Convention.
◊ ◊ Expédié par Bouillé à Varennes au devant de Louis XVI]