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et l’Eloge de la folie d’Erasme

ÉÉ              

Éloge de la folie*
É
rasme
**
de Rotterdam
A son cher Thomas Morus ***
Salut

(…)  Chacun peut se délasser librement des divers labeurs de la vie ; quelle injustice de refuser ce droit au seul travailleur de l’esprit ! surtout quand les bagatelles mènent au sérieux, surtout quand le lecteur, s’il a un peu de nez, y trouve mieux son compte qu’à mainte dissertation grave et pompeuse. Tel compile un éloge de la Rhétorique ou de la Philosophie, tel autre le panégyrique d’un prince ou une exhortation à combattre les Turcs ; il y a des écrivains pour prédire l’avenir, d’autres pour imaginer des questions sur le poil des chèvres. Rien n’est plus sot que de traiter avec sérieux de choses frivoles ; mais rien n’est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses. C’est aux autres de me juger : pourtant, si l’amour-propre ne m’égare, je crois avoir loué la Folie d’une manière qui n’est pas tout à fait folle
A qui me reprocherait de mordre, je répondrais que l’écrivain eut toujours la liberté de railler impunément les communes conditions de la vie, pourvu qu’il n’y fit pas l’enragé. (…)

♦  Lettre-dédicace  probablement écrite à la campagne en août 1509

* GF Flammarion 2007 (traduction Pierre de Nolhac – notes de Maurice Rat)
** Érasme né à Rotterdam vers 1466 – L’Eloge de la Folie fut  » le brûlot de la Renaissance « .
** Thomas More-  1518  publication de L’Utopie – 1529 grand chancelier d’Angleterre – 1535 mort décapité à la Tour de Londres 

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                 C’ EST LA FOLIE QUI PARLE

I.- Les gens de ce monde tiennent sur moi bien des propos, et je sais tout le mal que l’on dit de la Folie, même chez les fous. C’est pourtant moi, et moi seule, qui réjouis les Dieux et les hommes. Aujourd’hui même, la preuve en est  faite largement, puisqu’il m’a suffi de paraître devant ce nombreux auditoire pour mettre dans tous les yeux la plus étincelante gaîté. Tout de suite votre visage s’est tendu vers moi et votre aimable rire l’a applaudie joyeusement.

II.- Pourquoi ai-je revêtu aujourd’hui cet accoutrement inusité, vous le saurez pour peu que vous me prêtiez l’oreille ; non pas celle qui vous sert à ouir les prêches sacrés, mais celle qui se dresse si bien à la foire devant les charlatans, les bouffons et les pitres ou encore l’oreille d’âne que notre roi Midas exhiba devant le dieu Pan *.
Il m’a plus de faire quelque peu le sophiste devant vous comme ceux qui inculquent à la jeunesse des niaiseries assommantes (…) à l’imitation de ces anciens qui, pour échapper à l’appellation déshonorante de Sages, choisirent celle de Sophistes.

III.- Ecartons les sages, qui taxent d’insanité et d’impertinence celui qui fait son propre éloge. Si c’est être fou, cela me convient à merveille. Quoi de mieux  pour la Folie que de claironner elle-même sa gloire et de se chanter elle-même ! … Je crois, d’ailleurs, montrer en cela plus de modestie que tel docte ou tel grand qui, par perverse pudeur, suborne à son profit la fatterie d’un rhéteur ou les inventions d’un poète, et le paye pour entendre de lui des louanges, c’est-à-dire de purs mensonges… En fin de compte … je déclare qu’on a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne pour le faire (…)
Et voilà que je m’étonne de l’ingratitude des hommes, ou plutôt de leur indifférence ! Tous me font volontiers la cour, tous, depuis des siècles, jouissent de mes bienfaits, et pas un n’a célébré sa reconnaissance en célébrant la Folie, alors qu’on a vu des gens perdre leur huile et leur sommeil, à écrire en l’honneur des tyrans, de la fièvre quarte, des mouches, de la calvitie** et de maint autre fléau.

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VIII.-  Si vous me demandez où je suis née, puisque aujourd’hui  la noblesse dépend avant tout du lieu où l’on a poussé ses premiers vagissements, je vous dirai que ce ne fut ni dans l’errante Délos, ni dans la mer aux mille plis, ni dans les grottes azurées, mais dans les Iles Fortunées où les récoltes se font sans semailles ni labour. Travail, vieillesse et maladie y sont inconnus (…) Je n’envie point au fils de Cronos sa chèvre nourricière, puisque je m’allaitais aux mamelles de deux nymphes très charmantes : l’Ivresse, fille de Bacchus, et l’Ignorance, fille de Pan.
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* Mésaventure de Midas dont Apollon changea les oreilles en oreilles d’âne pour avoir préféré la flûte de Pan à la lyre du dieu.
** Synésius de Cyrène, évêque de Ptolémaïs, philosophe et poète grec ( 365- 415 ap. J.-C.) avait écrit entre autres œuvre un Éloge de la Calvitie, agréable badinage qui répond à l’Éloge de la chevelure de Dion Chrysostome.

 

Evoilà que je m’étonne

  … à suivre    ?