5 février 2008

A propos de la naïveté

 
           ” On m’a toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron,
        … parce que je dis toujours naïvement ce que je pense…”
 
       Voltaire  L’Ingénu  1767   Edition originale Cramer  Genève

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J‘aime le sens du mot naïf tel qu’il fut compris et utilisé de Montaigne à Voltaire. Langage et/ou manière d’être, simple, sans hypocrisie et sans désir de plaire à tout prix.   

Ainsi Montaigne, dans son Avis au lecteur des Essais :
C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. … Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moy que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. (…)  ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc.
De Montaigne, ce premier de mars mille cinq cent quatre-vingts.”

Au XVI ème siècle  donc,  le sens de naïf est : Vrai, sincère, ressemblant. Il se dit d’une peinture, d’un discours qui représente bien la chose telle qu’elle est “, et au XVII ème siècle  naïf ” emporte autant l’idée de simplicité, d’absence d’apprêt… que celle de fidélité au réel, d’exactitude scrupuleuse “. (Le Grand Robert)  
Littré, au XIX ème siècle garde l’idée : ” Qui dit sa pensée sans détour, ingénument “.
 En citant comme exemple : “ Vous dites donc que Diderot est un bon homme ; je le crois car il est naïf. ” Voltaire 1758

           Si Agnès dans ” L’école des femmes ” de Molière est l’ingénue élevée au couvent pour la rendre idiote autant qu’il se pourrait “  (Acte I, scène 1),  et si Arnolphe (Acte III, scène 2) s’en explique en lui disant : 
          ” Votre sexe n’est là que pour la dépendance : 
           
 Du côté de la barbe est la toute-puissance.” ce qui ne manque pas de piquant … encore au XXIème siècle, et méritera que l’on s’y attarde…

j‘ai aussi choisi mon inspiration du côté de l’Ingénu de Voltaire, ce fougueux Huron au regard neuf, grâce auquel la critique de la société, de la religion  et de la politique se fait vive dans ce conte. 
 En nommant ainsi mon bloc-notes, je souhaitais jouer avec le sens actuel des mots ” ingénue ” et ” naïve “, m’amuser de ce double sobriquet tout en prenant le risque de dire que ” le roi est nu ” si c’est vrai. Passer pour une bécasse, une idiote, une niaise, une simplette me (vous) donne donc tout loisir de me (vous) moquer de moi, et je reste ainsi paisiblement et modestement dans le sens premier des mots, naturelle, sincère et libre. 
 

                      En mémoire                      

  
Ma première note d’octobre 2007,  Un goût d’amertume  a été simplement un cri du coeur, tant le courage des Résistantes et des Résistants face à l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale m’inspire d’admiration et de reconnaissance ; tout comme l’évocation de la mort foudroyante de nos si jeunes et si beaux grands-pères pendant la terrible “grande” guerre, me bouleverse toujours…comme elle bouleverse Léopold Sédar Senghor, dans son émouvant poème :   
Aux Tirailleurs sénégalais morts pour la France 

Voici le soleil
Qui fait tendre la poitrine des vierges
Qui fait sourire sur les bancs verts les vieillards
Qui réveillerait les morts sous une terre maternelle.
J’entends le bruit des canons – est-ce d’Irun ?
On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu.
On promet cinq cent mille de vos enfants à la gloire
     des futurs morts, on les remercie d’avance futurs 
      morts obscurs
Die Schwarze schande !

Ecoutez-moi, Tirailleurs sénégalais, dans la solitude de
   la terre noire et de la mort
Dans votre solitude sans yeux sans oreilles, plus que
  dans ma peau sombre au fond de la Province
Sans même la chaleur de vos camarades couchés tout
  contre vous, comme jadis dans la tranchée jadis dans
  les palabres du village
Ecoutez-moi, Tirailleurs à la peau noire, bien que sans
  oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit.

Nous n’avons pas loué de pleureuses, pas même les
  larmes de vos femmes anciennes
- Elles ne se rappellent que vos grands coups de
   colère, préférant l’ardeur des vivants.
Les plaintes des pleureuses trop claires
Trop vite asséchées les joues de vos femmes, comme
  en saison sèche les torrents du Fouta
Les larmes les plus chaudes trop claires et trop vite
   bues au coin des lèvres oublieuses.

 Nous vous apportons, écoutez-nous, nous qui épelions
  vos noms dans les mois que vous mouriez
Nous, dans ces jours de peur sans mémoire, vous appor-
 tons l’amitié de vos camarades d’âge.
Ah ! puissé-je un jour d’une voix couleur de braise,
  puissé-je chanter
L’amitié des camarades fervente comme des entrailles
  et délicate, forte comme des tendons.
Ecoutez-nous. Morts étendus dans l’eau au profond des
  plaines du Nord et de l’Est.
Recevez ce sol rouge, sous le soleil d’été ce sol rougi
  du sang des blanches hosties
Recevez le salut de vos camarades noirs, Tirailleurs sénégalais
MORTS POUR LA REPUBLIQUE ! 

 Léopold Sédar SENGHOR    Tours, 1938 

Léopold Sédar Senghor élu en 1983 à l'Académie française
(né à Joal, au Sénégal, le 9 octobre 1906 Agrégé de grammaire en 1935 il enseigne à Tours au lycée Descartes, puis à Saint-Maur-des-Fossés. Il participe à la Résistance. Président de la République du Sénégal de 1960 à 1980. Considéré comme  un très grand parmi les poètes, il est le chantre de la négritude et du métissage culturel – mort à Verson en 2001)

*Oeuvre poétique L.S. Senghor  Editions du Seuil coll.Points 2006

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