4 janvier 2008

Réponse à la “lettre aux éducateurs” de M. Sarkozy

 Extraits d’une lettre adressée à M. Sarkozy, Président de la République, lundi 1er octobre 2007 

Monsieur le Président,

J’ai l’honneur de vous écrire avec une totale liberté de ton, hors langue de bois, parce qu’il me semble que contrairement à la gent politique issue de vieilles lignées souvent méprisantes, vous avez l’esprit ouvert …

 Comme il faut parler franc “  l’avenir de nos enfants ” n’est pas seulement entre les mains de chacun d’entre nous, éducateurs , il est aussi et surtout … entre les mains des décideurs politiques, représentants de la Nation tout entière.

Ce qui me fait dire que tous les dysfonctionnements observés actuellement sont les effets d’une volonté politique aveugle aux problèmes de démocratisation, délibérément laxiste et se dotant d’incompétences multiformes à tous les niveaux de l’institution.

Comme je suppose que les enfants de ministres et de présidents sont accueillis, la plupart du temps dans l’enseignement privé catholique, tel M. Luc Ferry qui s’en était expliqué un jour, d’un ton badin, sur une chaîne de télévision publique, on comprend aisément que le signal d’alarme ne s’allume jamais dans leurs bureaux. Et pourtant…

Votre belle définition de notre mission : “ Aider l’intelligence, la sensibilité à s’épanouir, à trouver leur chemin, quoi de plus grand et de plus beau en effet ? Mais quoi de plus difficile aussi ?” fera l’unanimité. La nuance que j’apporterai sera pour “  Eduquer c’est chercher à concilier deux mouvements contraires ” car je ne vois rien de contradictoire entre “ celui qui porte à aider chaque enfant à trouver sa propre voie et celui qui pousse à lui inculquer ce que soi-même on croit juste, beau et vrai.

D’autant plus qu’il s’agit là, pour notre société d’un véritable enjeu vital de transmission de valeurs universelles, pour aider les jeunes à se construire, et à construire leur propre vie *, singulièrement pour les garçons, hors du champ exclusif de la tyrannie de la culture commerciale .**

* Voir la fine étude de Dominique PASQUIER : Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité Autrement février 2005

** Voir aussi l’excellent travail de Catherine ROBERT professeur de philosophie au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers qui fait de la culture un vrai festin pour ses élèves…

Lorsque vous abordez ” notre modèle d’école républicaine  qui brasse toutes les origines, toutes les classes sociales, toutes les croyances “, il me semble que vous embellissez le tableau, car les classes moyennes et moyennes supérieures ont depuis ces dernières décennies largement opté pour l’enseignement privé.

Sachant que les classes aisées n’avaient bien évidemment pas attendu Jules Ferry pour doter leurs enfants d’une éducation aussi soignée que possible, “ notre modèle d’école républicaine ”  fut créé  pour les enfants du petit peuple, les fils de paysans, d’ouvriers et d’employés, afin de les sortir d’un analphabétisme incompatible avec l’essor du développement industriel et commercial de l’époque. Il s’agissait de fournir au patronat une main d’œuvre qualifiée, plus performante.

Ainsi “ notre modèle d’école républicaine …s’est affaibli ”, je dirais même qu’ il est bel et bien en panne, on se demande même s’il faut parler de “  modèle ”. Comment une école qui avait réussi une si belle ébauche d’accès aux savoirs fondamentaux pour tous, a-t-elle pu ensuite faillir à sa mission d’approfondissement des savoirs au collège ? … Quand on sait combien pour les couches privilégiées, ce parcours d’études jusqu’à 16 ans est simple et banal depuis des siècles.

La  conclusion que vous tirez de cet “  affaiblissement ”  est  la suppression de la carte scolaire. Cela ne servira qu’à satisfaire les parents qui cherchent à fuir le “ modèle d’école républicaine ” de leur quartier. C’est dire si dans certains quartiers ce modèle a perdu la cote ! Elle facilitera encore davantage la formation dans l’enseignement public de parcours scolaires d’excellence qui seraient l’apanage des seuls beaux et bons quartiers de centre ville. Ces “ bonnes écoles ” mériteraient le nom de “ zone où l’éducation est vraiment prioritaire - ZEVP “, car contrairement à leurs jumelles de banlieues et d’arrondissements “ modestes ”, elles correspondent parfaitement au “ modèle d’école républicaine ”, celui qui peut éduquer tous ses élèves jusqu’au meilleur niveau. C’est pourquoi je persiste à dire que cette mesure n’a aucun effet sur le fonctionnement pédagogique de l’école ni sur la réussite scolaire pour tous.

La réforme du collège – dit ” unique “(?)  ne devrait en aucun cas apparaître comme un   renoncement aux perspectives généreuses et démocratiques qu’avait ouvert le Plan Langevin – Wallon à la Libération.

 Ce serait désastreux car ce serait se suffire de fausses évidences pour en tirer de mauvaises conclusions. On retrouve là dans vos propos les trop fameuses “ différences de rythmes…de formes d’intelligence… ”.

De l’évidence qu’ aucun enfant n’est pareil à un autre, on a depuis ces quatre dernières décennies, voulu nous faire croire qu’en fait, certains étaient surtout “ moins doués ”, et d’étonnants psychosociologues ont voulu nous convaincre que c’était – toujours- les enfants des classes “ modestes ” ; cette discrimination étant accompagnée de théorisations plus “ savantes ” les unes que les autre qui conditionnèrent toujours plus les esprits.

Ainsi c’était prouvé, l’échec des collégiens était bien dû à leur faible intelligence et/ou à la “classe socioculturelle” de leur parents, non au collège et/ou à l’école primaire laquelle, de circulaires en décrets ministériels inadéquats, avait été écartée stupidement de sa mission primordiale d’enseignement des savoirs fondamentaux.

On a vu poindre insidieusement l’ombre de la régression démocratique avec l’invention du nom dévalorisant de “ massification ”. Parler d’enseignement secondaire en France revient depuis quelques années à gloser sans fin sur la “ massification ” dans le collège -dit unique. Cela ferait rire s’il ne s’agissait de “ nos enfants ” et de l’avenir de notre société.

Faut-il donc continuer à instiller le doute sur  l’intelligence des élèves, en déclarant que tous nos collégiens ne peuvent suivre un cursus secondaire ? Que nous n’atteignions pas tous le niveau de savoirs d’un(e) astronome… ou d’un(e) biologiste, je le conçois aisément, mais dire que le niveau de 3ème de collège – à condition que l’on sache lire et que l’on ait envie d’apprendre – n’est pas accessible à tous, serait une véritable imposture éducative et morale.  

En tant que Président de la V ème République, vous avez là un véritable défi à relever : faire que l’enseignement secondaire public égale en qualité celui dispensé dans les collèges “ privilégiés ”, dans ces lieux où “ la culture humaniste[ ne] s’étiole [pas] et où “  la culture scientifique [ne] régresse [pas]“.   Il s’agit bien pour ce “ temps de la refondation ” de ne plus se tromper d’objectif et de donner la même vraie culture générale à tous les adolescents de notre pays, et non pas seulement au petit nombre. Il s’agit d’avancer dans la conquête citoyenne des droits à l’égalité, de faire enfin, plus et mieux que les pionniers de la III ème.

L’avenir de l’enseignement public ne saurait en effet se satisfaire du simple accueil “ charitable ” ponctuel et forcément partial de quelques lycéens de banlieues à l’Institut des Sciences Politiques de Paris.

Ce “ temps de la refondation ” devrait, il me semble, avoir pour base la formation des professeurs et l’excellence de leur travail … car enfin, jusqu’à quand voudra-t-on nous faire croire que pour faire un bon professeur, il suffirait d’un an avec des formateurs, éminents universitaires certes, mais qui n’ont jamais enseigné aux 3-16 ans, alors que pour faire un bon artisan, il faut de trois à cinq ans avec des maîtres qui excellent dans leurs métiers ? Une vraie formation de l’apprenti-professeur devrait se faire sur une période d’au moins deux ans, en alternance théorie-pratique, sachant que le plus précieux savoir-faire sera acquis en présence des élèves, avec l’exemple et les conseils de l’enseignant-maître d’apprentissage, lequel donnera de plus en plus d’initiatives à l’apprenti durant la seconde année.On ne leur demandera pas de faire le Tour de France comme aux compagnons, mais  le tour des écoles de la ville et/ou du canton sera des plus enrichissants. C’est ainsi que celle ou celui qui a enseigné en centre ville enseignera de la même façon, avec la même attente exigeante, dans une école rurale ou une école de banlieue. Les cinq premières années d’enseignement devraient permettre aux professeurs débutants de retrouver régulièrement leurs tuteurs pour se perfectionner, venir à bout de leurs difficultés et se cultiver encore et toujours.

La nouvelle fraîche de la suppression du samedi matin me conforte dans ce que j’avais repéré … comme étant la tendance lourde “ au toujours moins d’école ”. Avec la mauvaise foi qui n’appartient qu’au discours officiel, on dit que cela améliore les rythmes scolaires des élèves alors que l’emploi du temps scolaire sur quatre jours est particulièrement bousculé.

Cependant moins de temps scolaire pour les élèves ne dégage pas les enseignants et les décideurs politiques de leurs responsabilités éducatives pour le plus grand nombre – c’est-à-dire pour tous ceux qui remplaceront l’école par la télévision et le grignotage, le mercredi et le samedi. Pour ceux-là, le manque d’école doit être structuré et enrichi, avec des enseignants et des apprentis-enseignants, de temps forts d’acquisition culturelle et artistique  : fréquentation des bibliothèques scolaires, des médiathèques, des musées, des ateliers d’artisans, des entreprises aux techniques innovantes, des lieux de recherche scientifique, fréquentation des écoles de musique, d’arts plastiques, de théâtre et de danse…sans oublier le sport …les rencontres avec les élus, les sorties au théâtre, au concert,  l’apprentissage “ vivant ” de langues dans des activités ludiques, les échanges avec les jeunes européens etc.

Je suis en plein accord avec votre conclusion : “ A nous de reprendre le fil qui court depuis l’humanisme de la Renaissance jusqu’à l’école de Jules Ferry en passant par le projet des Lumières. ” A cette nuance près que “ le fait religieux ” , s’il est abordé en histoire des civilisations, a une place telle dans notre histoire nationale – la monarchie de Droit Divin, les guerres de religion, l’Inquisition et ses bûchers jusqu’aux privilèges du clergé avant la Révolution de 1789  etc.– que l’on ne peut dans une perspective laïque chèrement acquise, le survaloriser. Si d’après vous  “  le spirituel, le sacré accompagnent de toute éternité l’aventure humaine. ” S’ils “ sont aux sources de toutes les civilisations ”, je pense que les dieux sont surtout les fruits de la seule imagination créatrice de mythes d’Homo sapiens, et que notre humanité aurait un bien plus bel avenir si les dieux n’empêchaient pas la fraternité… 

En vous remerciant de l’attention … je vous prie de croire, Monsieur le Président …

Michèle Pacory-Poncet