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« Apprendre difficilement les choses faciles »

Rien de tel qu’un 20 septembre 2016 pour rouvrir  les « Propos sur l’Éducation » d’Alain (1) avant de se plonger dans « le [énième]  socle commun de connaissances, de compétences et de culture concernant les élèves de 6 à 16 ans et entrant en vigueur à la rentrée 2016″ (2) concocté par la ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem et son administration PS.
En effet,  Alain, professeur et rationaliste, les avait déjà repérés au vingtième siècle :  «  les illettrés de l’instruction publique« , ceux qui pratiquent  « toujours le même art de gouverner sans savoir » (3).

Dès le premier Propos, on comprend que la pensée sera claire, vive, impétueuse,  sans faiblesse !

«     Des gens jouaient aux Lettres, jeu connu ; il s’agit de former des mots avec des lettres éparpillées (…) ; l’extrême facilité des petits problèmes à trois ou quatre lettres engage l’esprit dans un travail assez fatigant ; (…) Ainsi me disais-je, l’attention de l’enfant est bien facile à prendre ; faites-lui un pont depuis ses jeux jusqu’à vos sciences ; et qu’il se trouve en plein travail sans savoir qu’il travaille ; ensuite, toute sa vie, l’étude sera un repos et une joie, par cette habitude d’enfance ; au lieu que le souvenir des études est comme un supplice pour la plupart.
Je suivais donc cette idée charmante en compagnie de Montaigne. Mais l’ombre de Hegel parla plus fort.

L’enfant, dit cette Ombre, n’aime pas ses joies d’enfance autant que vous croyez. Dans sa vie immédiate, oui, il est pleinement enfant, et content d’être enfant, mais pour vous, non pour lui. Par réflexion, il repousse aussitôt son état d’enfant ; il veut faire l’homme ; et en cela il est plus sérieux que vous, qui faites l’enfant. Car l’état d’homme est beau pour celui qui y va, avec toutes les forces de l’enfance. Le sommeil est un plaisir d’animal, (…) on y glisse ; on s’y plonge, sans aucun retour sur soi. C’est le mieux. C’est tout le plaisir de la plante et de l’animal, sans doute ; c’est tout le plaisir de l’être qui ne surmonte rien, qui ne se hausse pas au-dessus de lui-même. Mais bercer n’est pas instruire.

Au contraire, dit cette grande Ombre, je veux qu’il y ait comme un fossé entre le jeu et l’étude. Quoi ? Apprendre à lire et à écrire par jeu de lettres ? À compter par noisettes, par activité de singe ? J’aurais plutôt à craindre que ces grands secrets ne paraissent pas assez difficiles, ni assez majestueux. L’idiot s’amuse de tout ; il broute vos belles idées ; il mâchonne ; il ricane. Je crains ce sauvage déguisé en homme. Un peu de peinture, en jouant ; quelques notes de musique, soudainement interrompues, sans mesure, sans le sérieux de la chose. Une conférence…  ; l’ombre d’un squelette ; une anecdote. Un peu de danse ; un peu de politique ; un peu de religion. L’Inconnaissable en six mots. « Je sais, j’ai compris », dit l’idiot. L’ennui lui conviendrait mieux  ; il en sortirait, peut-être ; mais dans ce jeu de lettres il reste assis et fort occupé ; sérieux à sa manière, et content de lui-même.

J’aime mieux, dit l’Ombre, j’aime mieux dans l’enfant cette honte d’homme, quand il voit que c’est l’heure de l’étude et qu’on veut encore le faire rire. Je veux qu’il se sente bien ignorant, bien loin, bien au-dessous, bien petit garçon pour lui-même ; qu’il s’aide de l’ordre humain ; qu’il se forme au respect, car on est grand par le respect et non pas petit. Qu’il conçoive une grande ambition, une grande résolution, par une grande humilité. Qu’il se discipline et qu’il se fasse ; toujours en effort, toujours en ascension. Apprendre difficilement les choses faciles. Après cela bondir et crier, selon la nature animale. Progrès, dit l’Ombre par oppositions et négations. »

En ce début de XXI ème siècle violenté par tant de guerres de domination,  de conflits sanglants, d’attentats ignobles,  perpétrés par des chefs d’une religion islamique fascisante, il serait urgent de réfléchir sur le rôle primordial de  l’Éducation nationale et sur le formidable espoir pour nous tous, que serait l’ambition de son ancrage dans l’excellence des apprentissages des savoirs, dans la citoyenneté laïque et dans la fraternité*.

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1  Alain /  Émile Chartier (1868-1951) Philosophe
2 le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture   – septembre 2016
3  pp. 95-96   Propos sur l’Éducation  Alain  – PUF Presses Universitaires de France 108, Boulevard Saint-Germain, Paris – 10 ème édition  1961  – 1ère publication 1932,  Les Éditions Rieder


* La fraternité qui nous relie ensemble dans la paix  –  bien au-dessus des communautarismes.